Carnet de voyage #2


LA VIE LÀ-BAS

Avril 2007

Le petit village endormi émerge de la tiédeur de la nuit, dans un halo de brume. Les cases rondes et pointues se dessinent, et là-bas derrière les Kapokiers, les Téchkiers en fleurs, sorti des entrailles de la terre, se profile à l’horizon le pâle soleil, dévêtu de son habit de feu, laissé quelque part au Dieu des enfers. Il darde de faibles rayons pour réchauffer la terre et montrer sa puissance avant de commencer son incroyable ascension vers le firmament.

L’aube n’en finit pas de s’étendre, des bruits familiers se font entendre et bientôt courbées sous le lourd fardeau d’une cuvette d’eau portée sur la tête, d’un enfant agrippé dans le dos, les femmes aux pagnes multicolores, dans un ballet incessant entre forage et case commencent une dure journée de labeur.

Des bruits feutrés nous parviennent à l’oreille, les pleurs d’un enfant, le braiment des ânes en quête d’un quelconque fourrage, le caquètement des volailles en folie, picorant çà et là quelques graines apportées par le vent… Mais, ce qui enchante le plus, c’est le doux chant mélodieux, l’incomparable chant de l’oiseau au plumage si terne, qui sur quelques notes indique aux hommes qu’il est l’heure d’aller aux champs, de commencer la journée, courbés à fouiller la terre, semer, mil, maïs, arachides, mener les bœufs et la charrue dans des sillons emprunts de souches d’arbres calcinés.

Ces paysans attendent qu’un jour un ciel plus clément déverse une pluie bienfaisante pour faire oublier le roi soleil qui impitoyablement dans quelques heures dardera ses brûlants rayons sur cette terre aride… et sur eux, hommes courageux invoquant à chaque instant de leur vie, Dieux et Divinités pour un lendemain pas certain d’être meilleur…

Ainsi est la culture dans ses contrées brûlées par les vents dévastateurs, annonciateurs de fléaux, par les vents qui habillent la peau de craquelures. Les terres brûlées par le soleil, qui, à force de rougir donne l’impression qu’il va éclater, les terres qui n’en finissent pas de vomir des cultures dévastées par les sauterelles et autres criquets…

La foudre est tombée, déracinant le baobab géant du village, c’est un orage sec comme il en existe dans ces contrées lointaines, mais à force de ténacité, le ciel déverse des pluies torrentielles qui emportent tout sur leur passage.

Dans le ciel noirci par la pluie, l’époustouflante beauté d’un ballet aérien, féérique… des milliers de petits points argentés scintillent, tournoient, virevoltent, ce sont des termites ailés, leur vol nuptial les mènent jusque dans les villages portés par le vent et la pluie… Ces jolis elfes, ailes translucides argentées déployées, offrent un incroyable spectacle, dans un bruissement d’ailes à peine perceptible, attirés par la lumière des cases ils achèvent épuisés sur le sol, leur majestueuse danse, englués dans l’eau et la boue. Ils forment un épais tapis scintillant, les ailes percées, emportés par l’eau qui ruisselle entre les cases… Cette manne tombée du ciel fait le bonheur des poules qui n’ont plus qu’à se repaître d’une nourriture aussi abondante… ainsi va le cycle de la vie pour ces insectes si travailleurs.

(…suite en dessous)

Depuis sept jours la pluie déchire le ciel voilé… les nuages tellement déchiquetés ressemblent à des guenilles. Les sillons préparés pour les semailles sont gorgés d’eau, les petites sentes du village deviennent des torrents, mais cette pluie bienfaisante malgré sa violence, malgré qu’elle vous oblige à courber la tête, est la bienvenue, tant attendue, tant convoitée, mais voilà que par un caprice de la nature la pluie ne s’arrête pas.

La terre craquelée, boursouflée, absorbe ce qu’elle peut, engrange jusqu’à la plus petite goutte et bientôt de petites pousses vertes apparaissent un peu partout. Il est temps de retourner aux champs pour semer, piquer, les céréales qui dans quelques temps rempliront les greniers. Planter des arbres, planter des haies d’arbustes répulsifs naturels contre chèvres, caprins et autres ovins et qui les empêcheront de dévorer les cultures…

Parfois le ciel plus clément se déverse sur les petits villages paisibles que par intermittence. Mais de temps en temps sans savoir pourquoi il devient gris, il devient terne et d’un seul coup le vent jusque-là silencieux se lève, des bourrasques de poussière balayent la campagne et bientôt une pluie brutale s’abat sauvagement sur bétail et paysans qui courbent encore un peu plus la tête… et chacun se hâte de rentrer dans la pénombre des petites cases rondes enfumées, où de la marmite calée sur les trois pierres traditionnelles, un léger fumet s’évade… l’invariable Tô(1) préparé avec des sauces différentes, la sauce baobab, la sauce arachide, la sauce légumes tomates, ce Tô que l’on mange avec les doigts directement dans la gamelle a, à lui seul, le goût merveilleux du dépaysement, le goût de l’insolite, car de temps à autre en fonction de ce que l’on trouve , on rajoute à la sauce des chenilles, blanches, goûteuses à souhait, bourrées de protéines, ou quelques autres petits gibiers que les enfants attrapent avec leur lance-pierres.

Lors des grandes occasions on tue le bœuf, le mouton ou le cochon, on ajoute aussi des gibiers traqués en brousse, cervidés, phacochères, singes, oiseaux, porc-épic, que l’on fait sécher au grand soleil pour consommer plus tard. En brousse, on trouve aussi, fruits, racines, feuilles, baies qui agrémentent l’ordinaire… Ces plantes sont utilisées dans la pharmacopée africaine qui, elle, est sans limite…

La vie n’est pas facile, mais on ne se plaint pas, c’est comme ça, c’est écrit, on travaille encore et encore inlassablement du petit jour à la nuit tombée.

Dès l’aube, après les sempiternelles corvées d’eau ou de bois, les femmes partent aux champs avec leur mari, même celles qui ont un petit métier, potières, tisseuses, toutes quand vient la saison des semailles partent seconder leur époux. Et quand le temps des récoltes arrive, elles cueillent, écossent, pilent les noix de karité pour le transformer en une pâte brunâtre qui une fois chauffée et refroidie devient crémeuse et d’un blanc jauni, elles cueillent le néré(2), préparent pour la dure saison qui s’annonce avec des chaleurs torrides, quelques réserves engrangées dans les greniers ou dans de grosses jarres et qui seront consommées dans les semaines à venir.

Ainsi est la vie, ainsi est le quotidien des paysans, de ces femmes et de ces hommes si courageux…habitant le pays des hommes intègres !

(1) Repas incontournable du Burkina Faso, le Tô est une boule de mil ou de maïs servie avec une sauce.

(2) Le néré plante présente dans toutes les savanes africaines, se reconnait surtout par ses fruits qui sont de longues gousses contenant de nombreuses graines noires enrobées de pulpe jaune.

 

Ceci est le deuxième article de notre nouvelle rubrique Carnet de voyage : nous voulons a travers ces articles vous parler plus en détails de la culture, du patrimoine et du mode de vie burkinabé. Si vous êtes déjà allé au Burkina Faso et que vous souhaitez nous parler de votre voyage, n’hésitez pas à nous contacter par email : fassolepernay@gmail.com 

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